L’écologie : seulement pour les bobos ?

Ce mois-ci, nous donnons la parole à Suzie Bernard, étudiante en sciences humaines à l’Université Paris-Dauphine, qui a effectué un stage de deux mois à la Maison du Zéro Déchet. 

Derrière ce titre un peu provocateur, la question que nous voulions poser est : Qu’est-ce qu’un écolo ? Cet énergumène s’apparente souvent à un bobo qui possède le temps et surtout les moyens de se consacrer à l’environnement. L’image de l’écolo est rarement celle d’un individu issu des classes populaires, pour lesquelles on entend souvent dire qu’il y a  “d’autres priorités que l’écologie ». Alors l’écologie, vraiment que pour les riches ?

L’écologie : le monopole du bobo ?

Cette désaffection générale des classes populaires pour la question écologique est-elle vraiment le fruit d’un désintérêt comme peuvent laisser entendre certains discours classiques ? Ou bien ne faut-il pas traiter la question sous l’angle d’un conflit entre classes, où l’écologie est un enjeu de distinction.

L’écolo au coeur d’un conflit de classe

Le sociologue Jean Baptiste Comby s’est particulièrement intéressé à la question de l’appropriation de la problématique écologique par les classes dominantes. Le rapport entre écologie et classe populaire est conflictuel. En effet, les enjeux écologiques sont accaparés par les classes dominantes. En un mot, la figure de l’écolo est située socialement. D’un côté, l’écologie et son mode de vie sont un nouvel outil de distinction de la classe dominante, seule légitime à ses yeux à mener un combat pour l’environnement. Elle érige alors un certain nombre de normes étiquetées « écolo ».

En face, les classes dominées peuvent développer une image négative de l’écolo. Ils l’associent à une pratique de « bobo » ou encore à une mode éloignée des préoccupations matérielles. Symboliquement, le discours des classes populaires, ou du moins celui qu’on leur associe, fait état de préoccupations perçues comme plus réalistes. Plus que des pratiques, c’est donc véritablement une histoire appropriée par les classes dominantes que rejettent les classes populaires. Elles s’opposent à une étiquette dans une logique de conflit de classes intériorisé et renouvelé.  

Le bio : trop cher et trop loin

Ce conflit est alimenté par une réalité : la difficile accession des classes populaires à l’écologie. En effet, un certain nombre de pratiques ont tendance à les exclurent. Parmi elles, on trouve le prix des produits bio ou issus du commerce équitable mais aussi la localisation des magasins bio ou associations environnementales. En effet, leur densité est nettement plus faible dans les quartiers populaires. Or, dans ces lieux se constituent des réseaux militants, associatifs nourris d’événements dont les classes populaires sont marginalisées par ricochet. Cet inégal accès concerne aussi l’information tant en ce qui concerne les dangers de son environnement proche que les solutions possibles à l’échelle individuelle. Cela tend à freiner la mobilisation des populations puisque les problèmes qu’elles peuvent rencontrer sont soit occultés, soit sans issues envisageables.  

Les pauvres pollueraient-ils autant que les riches s’ils le pouvaient ?

Pour autant, les classes populaires sont-elles étrangères à l’écologie ? En réalité, si les classes dominantes montrent tendanciellement un intérêt plus marqué, il reste, qu’en grande partie, leurs pratiques quotidiennes ont un impact environnemental plus important que celles des classes populaires. Elles utilisent des moyens de transports bien plus coûteux d’un point de vue environnemental, possèdent plus de véhicules privés, etc. À l’échelle du monde, les plus pauvres émettent 2000 fois moins de gaz à effet de serres que les plus riches. Si l’engagement écologique est plus important, ou du moins plus revendiqué, chez les classes dominantes, de nombreux chercheurs aujourd’hui décrivent plutôt l’expression d’une compensation morale, plus ou moins consciente.

Un rapport au monde différent

Certains argueront que la différence d’impact repose seulement sur une question de moyens. Ils positionnent alors les classes populaires sur le mode du manque. Or, c’est précisément l’analyse que réfute le politologue Paul Ariès. Il émet l’hypothèse qu’elles ont, en moyenne, un mode de vie plus propice à la transition écologique.  Elles acquièrent ainsi, un statut de classe porteuse de changement possible. En effet, il suppose par exemple que les classes populaires peuvent développer un rapport à la consommation différent, pas exclusivement du fait de moyens limités. Elles sont plus à même de se détacher de la consommation de masse, parce qu’elles en sont les principales victimes. Selon lui, les classes populaires ont dans leur rapport au monde extérieur un souci pour la justice sociale. De ce rapport pourrait découler la possibilité de se détacher d’un système de consommation effrénée en vue d’une distribution plus égalitaire et raisonnée des ressources.

Au contraire, quel est l’intérêt des classes dominantes à abolir un système par lequel elles s’enrichissent toujours plus ? Si la question écologique est largement appropriée par les classes dominantes, elle ne fait, en partie pour cette raison, encore que trop peu de convaincus parmi ses rangs au vu du nombre d’entreprises qui peinent à remplir les attendus en matière de développement durable. Le modèle de production capitaliste est largement fondé sur l’idée d’une croissance exponentielle alimentant un PIB florissant. Or cette idée est plus que réfutable dans un monde aux ressources finies. Plus encore, exclure les classes populaires des enjeux écologiques est un moyen de s’assurer de la reproduction d’un système dans lequel les classes populaires sont perdantes à tous les égards. Elles auraient tout intérêt à militer pour sa fin et donc menacer l’existence du système qui les oppresse.

 

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Une écologie pour tous

Il est nécessaire de décloisonner la problématique écologique et de la rendre accessible à tous. Il faut démocratiser les pratiques écologiques. Ne plus en faire un outil de distinction est un moyen pour donner un sens à son engagement. De la même manière, il  est nécessaire de les reconnecter à des enjeux qui sont sociaux. Il faut se poser la question de la finalité de nos pratiques, de nos raisons d’agir. Ainsi nous pourrons sortir d’un rapport à l’écologie parfois instrumental et trouver  une véritable cohérence avec nous-même.

 

Pour aller plus loin :

Classes dominantes et écologie

Les classes populaires au front de la décroissance

Des populations plus vulnérables face à l’environnement 

Sources :

Ariès, Paul. « Les modes de vie populaires au secours de la planète « , Savoir/Agir, vol. 33, no. 3, 2015.

Comby, Jean-Baptiste. « À propos de la dépossession écologique des classes populairess », Savoir/Agir, vol. 33, no. 3, 2015

Piketty, Thomas et Chancel, Lucas. « Carbon and inequality : from Kyoto to Paris », 2015.

 

 

2018-08-28T10:02:15+00:00